Edition du
25 mars 2010
  Femmes de la Réunion  


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Manuella Robert

La belle et les bêtes

Eleveuse de bœufs péi à la Plaine des Cafres, Manuella Robert prend soin de ses bêtes depuis six ans. À 31 ans, cette native des hauts, mère de deux enfants, a choisi la vie qu’elle aime, au grand air, en reprenant l’élevage paternel. Rencontre sur son exploitation à la Grande Ferme sur la route du volcan.

Manuella Robert affiche son sourire des beaux jours. Le soleil est de la partie, après la pluie ininterrompue des derniers jours. Et ça change tout à 1600 mètres d’altitude, au-dessus du village de la Grande Ferme : oubliés le chandail humide, les bottes enfoncées dans la boue et même la boue sur le visage quand on est au cul des vaches. Ces bêtes-là ont beau s’appeler Miss ou Reine, elles font rarement des simagrées. D’ailleurs si elles se montrent agressives, on ne les garde pas. Trop dangereux pour l’homme et le troupeau. La casquette vissée sur la tête, debout devant l’enclos à l’herbe bien grasse, la jeune éleveuse de 31 ans présente ses génisses reproductrices. De belles blondes d’Aquitaine croisées. « A La Réunion, on élève le plus souvent des Limousines. J’ai repris les bêtes de mon père. Nous en avons 124 en tout. Et 74 hectares de terre qu’on loue à l’ONF. » Elle a choisi un nom pour chacune de ses protégées. L’un revient souvent : Prince. Impressionnant Prince, taureau reproducteur d’1 tonne. Belle bête comme on dit. Et pas agressive pour un sou. « Je m’en méfie quand même. Surtout quand il y a une femelle en chaleur », prévient-elle. Prince avale son dîner, la tête dans le saut. Pas de blonde en folie alentour. « Si c’était le cas, explique Manuella en riant, il s’arrêterait de manger toutes les cinq minutes pour aller flairer les femelles, jusqu’à ce que je perde patience en me disant : il mangera plus demain, une fois qu’il se sera bien dépensé ! » Un choix de vie La vie des bêtes, entre les primipares (génisses qui vêlent pour la première fois), et les broutards (veaux de 8 mois), elle en connaît un bout. En perdre une, c’est triste. D’autant qu’elles ne sont pas garanties. Les rentrées d’argent sont maigres et les emprunts pas encore remboursés, quelque 12.000 euros pour le cheptel, pour se permettre le moindre accident. Mais « pour rien au monde, je changerai de métier ! » C’est dit. Depuis six ans qu’elle a repris l’élevage du père, sa vie a changé. « On est chez soi. On a la chance d’être en contact tous les jours avec la nature. Mes deux enfants apprécient. » Ses trois frères étant déjà agriculteurs, c’est à Manuella, demoiselle Picard, qu’est revenue l’exploitation paternelle. « Je travaillais à l’époque à la mairie de la Plaine des Cafres. J’ai passé un bac pro CGEA, conduite et gestion d’une exploitation agricole. » Retourner dans un bureau ? Impensable aujourd’hui, confie cette native des hauts, même si elle pointe parfois plus de huit heures par jour. Des pâturages, limitrophes au Parc Naturel des Hauts, la vue est à couper le souffle. D’un côté le Piton des Neiges pointe au-dessus des bandes nuageuses. De l’autre, Saint-Pierre et l’océan Indien. La ville semble ramasser sur elle-même. Et la mer n’est que silence, « quand j’étais petite, vers 9 ans, l’âge qu’a ma fille aujourd’hui, j’allais ramasser les patates avec mon père ; il n’a jamais su lire et écrire. Plus tard, c’est moi qui gérait tout l’administratif de l’exploitation, et je continue à le faire. La mer, on la voyait une fois par an quand toute la famille allait faire le tour des Jésus ; on visitait les églises. On passait devant la mer et on disait wouahh ! Mes deux enfants, Océane et Florian, ne connaissent pas leur chance. Mon mari les conduit à la piscine deux fois par semaine. Il y tenait, il ne sait pas nager, moi je me débrouille. » Le revers du décor Etre un couple d’agriculteur en 2010 est encore différent de ce qu’a pu vivre son père. Le téléphone portable dans la poche, être joignable à tout moment, y compris à l’heure de la distribution des balles de nourriture sur un terrain accidenté à l’extrême, ça aide. S’octroyer une semaine de vacances par an ou un congé de maternité grâce au service de remplacement, c’est pas du luxe. Manuella et son mari Olivier aiment cette vie au grand air. Ils l’ont choisie. Le revers, il faut aller le chercher du côté des contrôles, des taches administratives. Chaque acte est notifié, déclaré et contrôlé. Ne pas dépasser huit jours pour déclarer la naissance d’un veau. Le comptage des bêtes est quotidien. Le pesage par le vétérinaire, régulier. La prise de sang une fois l’an pour contrôler la prophylaxie, même topo. « Si les consommateurs voyaient le nombre de déclarations et de contrôles auxquels les éleveurs sont soumis, ils ne s’inquièteraient jamais de la qualité de viande, » déclare Manuella, droite dans ses bottes, pour défendre la viande péi. Ça n’empêche pas les projets dans la famille Robert : augmenter le cheptel, ou se lancer dans l’engraissage. En attendant, en octobre, « on saute la mer, on part une semaine à Maurice », souligne Manuella. Des vacances pour souffler. Et un beau cadeau d’anniversaire pour la patronne qui fêtera ses 32 ans le 4 septembre.

Texte : Bernadette Kunzé ; photos : Recto Verso/Femme Magazine


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